03/08/2019 - Histoire du jean et du denim 1/2

Histoire du jean et du denim (1/2)

 

I- Prélude

Avant toute chose, il faut bien distinguer les termes « jean » et « denim », aussi intimement liés soient-ils. Le denim est un tissu en sergé de coton utilisé pour la confection des pantalons jeans actuels. Concernant le sergé, il s’agit d’une base de tissage reconnaissable à ses rayures obliques. En effet, si vous observez attentivement le tissu d’un de vos jeans (de préférence brut), vous pourrez y apercevoir des diagonales blanches – Si vous ne possédez pas de diagonales apparentes sur votre jean, c’est que celui-ci est probablement de mauvaise facture.

 

denim verdury

-Sergé de coton denim-

 

Il faut savoir que le jean était autrefois un tissu à part entière dont est justement originaire le denim. Si le tissage de ces deux tissus était similaire, la composition était, quant à elle, différente (100% coton pour le denim et coton mélangé pour le jean). A noter que si différents coloris de denim existaient anciennement, ce n’était pas le cas du tissu jean qui était teint uniquement de bleu indigo. Son visuel bleu inspirera d’ailleurs l’appellation Blue jean.

 

II- Le coton, tendance et mode depuis les premiers temps

Pour bien comprendre l’histoire du jean, il faut s’intéresser à celle du coton. Les deux sont, en effet, indissociables et vous allez le réaliser tout au long de ce billet.

 

coton

 

L’histoire du coton en Europe débute au début de l’Empire romain, bien avant celle du jean. Inexistant en occident, celui-ci pousse en abondance dans d’autres régions du monde telles que l’Egypte et l’Inde, pionnières du tissage de cette fibre végétale. Les armées romaines profitent, à l’époque, de leurs passages réguliers en Orient pour ramener des tissus de soie et de coton à Rome. Ce sont les premières importations de tissu à base de coton en Europe. Jusqu’au début du Ve siècle, l’intérêt grandissant pour ces tissus leur permet d’obtenir une place de choix dans les garde-robes romaines. Plus rares et donc plus onéreux, les tissus de soie et de coton sont alors réservés aux classes aisées. L’essor de ces tissus est cependant stoppé net par les invasions barbares du même siècle qui précipitent la fin de l’Empire romain d’Occident et donc, l’importation des tissus. Il faut attendre le IXe siècle pour renouer avec l’importation des tissus de coton. En cette période, les marchands arabes prospèrent en Méditerranée et commercialisent des produits orientaux (matières premières, épices, soie, etc.). Parmi ces produits, on y retrouve des étoffes de futaine, un tissu de coton épais mélangé à du lin, de la laine ou du chanvre selon la conception. Ce tissu, qui va connaitre un énorme succès durant plusieurs siècles, a un rôle prépondérant dans la création du tissu jean car il en est tout bonnement sa racine. Explications…

 

III- La futaine, l’origine du jean

A la fin du XIe siècle, les premières croisades accentuent le contact entre l’Orient et l’Occident, ce qui accroît, par la même occasion, les importations de futaines qui deviennent de plus en plus connues, appréciées et désirées. Le succès de la futaine inspire l’Italie qui, au XIIe siècle, décide d’acclimater et de cultiver le coton sur son territoire. Elle travaille alors la fibre pour en faire principalement des futaines et devient le premier pays européen exportateur de ce tissu. Au fil des années et des siècles, de plus en plus de régions d’Italie se mettent à produire leur propre futaine, augmentant ainsi les quantités de production et d’exportation du pays. C’est notamment le cas de la ville de Gênes, ville portuaire du nord-ouest de l’Italie, qui produit au XVIe siècle une futaine à forte renommée. Teinte d’indigo et réputée pour sa solidité, elle est utilisée pour la fabrication des voiles de navires ainsi que pour l’habillement des marins du port de la ville. Nommée futaine de Gênes, cette étoffe est très appréciée des anglais qui sont, à cette période, un des plus gros importateurs de futaine en provenance d’Italie. Un tissu à base de coton, résistant et de couleur bleu indigo. Vous l’aurez compris, il ne s’agit ni plus ni moins que du premier tissu jean existant.

 

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-Représentation d’une toile de maestro della tela jeans - femme avec une futaine de Gênes XVIIe siècle-

 

Mais pourquoi le nom jean ? Et bien tout simplement car, comme aujourd’hui, les produits importés et exportés de l’époque doivent être déclarés. Le nom futaine restant assez généraliste, contenu de la diversité de sa conception et de sa localité d’origine, les importateurs anglais enregistrent donc le tissu provenant de Gênes sous l’appellation « Geanes » ou « Jeanes » dans les registres portuaires. C’est donc de cette anglophonisation du nom Gênes que provient le mot jeans.

 

IV- Le denim, une réponse à un besoin

A la fin du même siècle, de nouvelles toiles de coton provenant d’Inde apparaissent en Europe : Les indiennes de coton. Plus légères et plus douces, tout en étant résistantes, elles sont ornées d’une superbe impression de couleurs. Importées des comptoirs des Indes principalement par le sud de la France à Marseille, ces toiles séduisent rapidement une population habituée à des tissus lourds tels que la futaine.

 

 

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-Collection d’indiennes du musée de l’impression sur étoffes à Mulhouse-

 

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Le bleu indigo et le rouge de garance sont les couleurs prédominantes des indiennes

 

Durant le XVIIe siècle, les techniques d’impression sur les toiles de coton commencent à se transmettre dans le sud de la France.  Les indiennes fabriquées en France sont alors considérées comme de mauvaises factures mais ce savoir-faire va se bonifier avec le temps. En 1664, Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV, crée la compagnie française des Indes orientales afin d’accentuer le commerce avec l’Asie. Cela augmente considérablement les arrivages d’indiennes en France. Commercialisées sur le territoire français, elles sont également exportées dans d’autres pays européens tels que la Hollande et l’Angleterre, devenus rapidement de gros consommateurs d’indiennes. La popularité de ces tissus grandit à une vitesse fulgurante. Ces étoffes connaissent un succès tel que le 26 octobre 1686, l’administration royale française, interdit le port, la fabrication et le commerce des indiennes en France afin de protéger les tisseurs français spécialisés dans la soie, la laine, le lin et le chanvre. Jusqu’à la levée de cette interdiction en 1759, la contrebande d’indiennes est très fréquente et la cote de popularité de ces étoffes ne s’amoindrit pas pour autant. Leur prohibition ne fera au contraire qu’accroitre l’engouement populaire. Des rentrées illicites passent notamment par les ports de Lorient et de Marseille - la ville portuaire du sud de la France devenant une place forte de ce tissu. Cette interdiction fait néanmoins place nette aux autres pays européens dont la Suisse qui crée, à la fin du XVIIe siècle les premières usines de tissage de cotonnade en Europe grâce à l’ouvrage d’exilés français protestants. S’en suivent au XVIIIe siècle d’autres constructions d’usines spécialisées dans la conception d’Indiennes. Le succès est total et l’intérêt pour les tissus en coton atteint son paroxysme dans toute l’Europe. Un succès et une demande qui explosent et incitent les manufacturiers anglais à diversifier leurs fabrications. C’est ainsi que dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, de nombreux futainiers anglais diversifient leur production en créant des variantes de futaines 100% coton.

Le denim est né ! Plusieurs registres de ventes datés de cette époque référencent les deux appellations distinctes « jean » et « denim » qui apparaissent donc bien comme deux tissus différents. Il est à noter qu’en ce temps, le denim pouvait être tissé avec des fils de coton teints de différents coloris. Le denim le plus fréquent étant alors un denim marron.

 

V- Quand le coton devient un business

Suite à la levée de l’interdiction en 1759, une multitude de fabriques tentent de se développer sur tout le territoire français. Cependant les indienneurs marseillais sont les seuls à posséder la technique adéquate pour peindre les cotonnades. Si beaucoup de ces fabriques ferment rapidement faute de technicité, l’emploi du coton n’en demeure pas moins un business très lucratif. La France souhaite donc en profiter et décide de développer la culture du coton dans la colonie de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti).

 

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-Cotonniers de Saint-Domingue-

 

Dès 1760, la production de coton se développe abondamment, allant jusqu’à tripler en 1785. Principal importateur ? L’Angleterre et son industrie du textile qui ne cesse de croître. En 1786, le traité de libre-échange entre l’Angleterre et la France accentue considérablement l’importation française de textiles britanniques en coton. Une importation qui est multipliée par quinze en trois ans, créant ainsi une énorme demande en matière première. Matière première qui, vous l’aurez compris, sera fournie par la France aux Anglais et ainsi de suite.

 

VI- Les Etats-Unis s’immiscent

A la fin du XVIIIe siècle, la révolution industrielle est en marche... (retrouvez la 2ème partie de ce billet début septembre. Une partie consacrée aux Etats-Unis, à Levi Strauss et aux influences du XXe siècle)

 

Publié le 03/08/2019

Retrouvez la suite de ce billet : (Histoire du jean et du denim 2/2)